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Laura présente Œuvre poétique, de Léopold Sédar Senghor

Œuvre poétique, de Léopold Sédar Senghor : Chants d’ombre, Hosties noires, Éthiopiques, Nocturnes, Lettres d’hivernage, Élégies majeures, Poèmes perdus, ainsi que les Dialogues sur la poésie francophone et un ensemble de poèmes divers.
Points/Seuil


Léopold Sédar Senghor : homme d’État et écrivain sénégalais (1906-2001).


4e de couverture : « J’écris d’abord pour mon peuple. Et celui-ci sait qu’une kôra n’est pas une harpe non plus qu’un balafong un piano. Au reste, c’est en touchant les Africains de langue française que nous toucherons mieux les Français et par delà mers et frontières, les autres hommes. »

C’est au lycée Louis-Le-Grand (où il fait une classe préparatoire) qu’il rencontre Georges Pompidou, avec qui il restera toujours ami, mais également Aimé Césaire, autre grand ami au contact duquel vont naître le concept et le mouvement de la « Négritude ». En 1935, il est reçu à l’agrégation de grammaire et devient le premier Africain agrégé.

Fait prisonnier par les Allemands, il fait l’expérience douloureuse des camps de travail entre 1940 et 1942.

Deux événements importants marquent, en 1945 les débuts de sa double carrière de poète et d’homme politique : son premier recueil, Chants d’ombre, est publié au Seuil, et il est élu député du Sénégal à l’Assemblée constituante. En 1955-1956, il devient secrétaire d’État à la présidence du Conseil dans le cabinet d’Edgar Faure et participe activement aux débats sur l’autonomie des colonies. En 1960, le Sénégal accède à l’indépendance et le 5 septembre, Senghor remporte les élections présidentielles : débutent alors vingt ans de pouvoir à la tête de l’État sénégalais, qu’il quitte volontairement avant la fin de son cinquième mandat, en décembre 1980.

Source : http://crdp.ac-paris.fr/parcours/index.php/category/senghor


Femme noire

« Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fait lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée
Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire
À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie. »

(Chants d’ombre)


Une chronique de lecture de Laura, également publiée sur son blog.

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Jeff présente Œuvre poétique, de Léopold Sédar Senghor

Œuvre poétique, de Léopold Sédar Senghor
Points/Seuil, ISBN 978-2-02-086092-5
Illustr. Daniel Bohbot

Pour la biographie de l’auteur et ce qui concerne le recueil Éthiopiques, voir la critique parue sur le blog du défi Littératures de l’imaginaire sur les 5 continents.

Le recueil
Le livre contient les œuvres poétiques complètes de ce grand poète noir francophone.

Chants d’ombre (1945) : recueil sur ses années d’étudiants, étudiant noir à Paris, où il mêle les influences auxquelles il a été soumis (ses racines noires, enchanteresses et invocatrices, et la culture française, celle du colonisateur et pourtant si belle et riche), chantant l’art, l’amour, la paix, la femme, et Paris.
« Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie. »
(Femme noire)

Hosties noires (1948) : des chants très sombres sur les années de guerre, durant lesquelles il a été prisonnier de l’armée allemande, et régulièrement soumis à un racisme assassin, duquel transparaît un profond désir de paix et de réconciliation, malgré l’ingratitude de la mère-patrie face aux sacrifiés de l’armée coloniale.
« Saccagé le jardin des fiançailles en un soir de tornade
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancés pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
Un cri de désastre a traversé de part en part le pays frais des vins et des chansons
Comme un glaive de foudre dans son cœur, du Levant au Ponant. »
(Camp 1940)

Éthiopiques (1956)

Nocturnes (1961) : comme le précédent, il y développe des thèmes issus de la culture et de la nature sénégalaise, dans une langue française riche et haute en couleur.
« Ne t’étonne pas mon amie si ma mélodie se fait sombre
Si je délaisse le roseau suave pour le khalam et le tama
Et l’odeur verte des rizières pour le galop grondant des tabalas. »

Lettres d’hivernages (1972) : des poèmes écrits en hommage à sa femme Colette, des lettres écrites lors de voyages dûs à ses fonctions politiques, qui célèbrent l’amour malgré la distance, la mélancolie dans l’attente épistolaire.
« Ton soir mon soir, à la fin de l’après-midi
Ton thé mon rêve, quand la pensée dérive et que délire l’âme. »
« Ta lettre sans quoi la vie ne serait pas vie
Tes lèvres mon sel mon soleil, mon air frais et ma neige. »

Élégies majeures (1979) : de longs poèmes en hommage à des personnes aimées ou admirées, de sa femme à Martin Luther King, de son fils parti trop tôt à Habib Bourguiba, de la reine de Saba à Georges Pompidou.
« De notre automne déclinant il était le printemps ; son sourire était de l’aurore.
Il était vie et raison de vivre de sa mère, lampe veillant dans la nuit et dans la vie. »
(Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor)

Poèmes divers, Poèmes perdus et traductions : quelques œuvres de jeunesse, traductions et autres parutions éparpillées dans le temps.

Dialogue sur la poésie francophone : un échange épistolaire avec trois poètes français, dans lequel Senghor développe le concept de révolution nègre dans l’art français.

Mon avis
La poésie de Senghor est, comme il le dit lui-même, un chant africain en français. Avant tout rythme, chant incantatoire scandé par la magie du verbe, il s’exprime cependant dans une langue technique et imagée, le français. (« Le français, ce sont les orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tam-tam et même canon. » Comme les lamantins vont boire à la source, Éthiopiques). Exploitant le thème symboliste et surréaliste de l’association libre (mais ici régulièrement effectuée entre des termes techniques et pointus).
« Ah ! je n’ai oublié Princesse ! que d’avoir consulté mon cœur perce-murailles.
Ton rempart si mobile ne saurait résister à l’asssaut subulé de mon coeur de dyâli. »
(Nocturnes)
Personnellement j’ai adoré particulièrement les recueils Chants d’ombre, Éthiopiques et Nocturnes, qui à mon sens, expriment le mieux le métissage culturel prôné et défendu par Senghor. C’est une poésie, haute et belle, emphatique, et pourtant toujours dans l’intime de Senghor, il n’oublie jamais ni ses racines ni son propre passé ; sa famille et ses amis sont des piliers qui hantent chaque page et sont prétextes à émotion, émotion de suite exprimée.

Extrait de Masque nègre, à Pablo Picasso
« Elle dort et repose sur la candeur du sable.
Koumba tam dort. Une palme verte voile la fièvre des cheveux, cuivre le front courbe
Les paupières closes, coupe double et sources scellées.
Ce fin croissant, cette lèvre plus noire et lourde à peine
– où le sourire de la femme complice ?
Les patènes des joues, le dessin du menton chantent l’accord muet.
Visage de masque fermé à l’éphémère, sans yeux sans matière
Tête de bronze parfaite et sa patine de temps
Que ne souillent fards ni rougeur ni rides, ni traces de larmes ni de baisers
Ô visage tel que Dieu t’a créé avant la mémoire même des âges.
Visage de l’aube du monde, ne t’ouvre pas comme un col tendre pour émouvoir ma chair.
Je t’adore, ô Beauté, de mon œil monocorde ! »


[Une note de lecture de Jeff].