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Lelf présente Janua Vera, de Jean-Philippe Jaworski

Janua Vera, de Jean-Philippe Jaworski

Folio SF, février 2009, 488 pages, 8,20 €


8 nouvelles, 8 destinées. Au cœur du Vieux Royaume évoluent des personnalités bien différentes. Prêtre d’un vieux culte, barbare au combat, paysanne, assassin, copiste, chevalier ou roi, tous sont confrontés aux affres de la vie médiévale. Quand certains se trouvent mêlés à des intrigues politiques, d’autres tentent de survivre à de rudes combats ou courent après des chimères.


Un univers médiéval

Janua Vera, bien plus qu’un simple livre de fantasy, est un véritable volume historique. Ce monde moyenâgeux est décrit avec soin. Barbare et rude, loin des visions romantiques de certaines séries, il est d’une grande crédibilité. Les protagonistes souffrent, subissent le froid et la faim, vivent tranquillement, complotent ou plus simplement travaillent. L’aspect fantasy s’exprime de façon très légère, surtout au travers ce royaume inconnu, mais aussi par l’apparition de certaines formes de magie ou de créatures quelque peu différentes, qui s’intègrent discrètement aux nouvelles. Les textes se terminent par des chutes intelligentes et bien amenées, souvent lourdes de sens, parfois attendues mais sans pour autant provoquer la frustration, simplement peut-être parce qu’elles sont inévitables.


Des nouvelles un peu longues, servies par un style splendide

La difficulté principale du recueil vient de la longueur des nouvelles et du détail du texte qui nécessitent une bonne disponibilité de lecture pour bien entrer dans l’histoire (à ne pas lire deux pages par jour en somme). L’appel émotionnel ne fonctionne pas à tous les coups, mais quel bonheur de se retrouver à rire, pleurer ou angoisser devant ce livre lorsque Jaworski réussit à entraîner à sa suite !

Le grand point fort du recueil réside dans la qualité du langage et la capacité de l’auteur à intégrer une multitude de détails et de vocabulaire précis sans alourdir son style. La plume de Jean-Philippe Jaworski est un vrai plaisir de maîtrise et d’ambiance. Elle rend vivant les personnages et donne réellement consistance aux décors, le lecteur arrivant à percevoir l’humidité, le froid ou le poids d’une arme à leur simple évocation. Un tour de force impressionnant qui permet au Vieux Royaume de se dessiner sans effort sous les yeux du lecteur, qui s’attachera sans souci à cet univers médiéval.


Petit détail par nouvelles

Janua Vera – Évoque un Roi-Dieu en proie à un cauchemar, s’apparentant à un mythe évoquant Gilgamesh. La chute est bien amenée, mais la nouvelle reste une des plus « faibles » du recueil.

Mauvaise donne – Permet de suivre un assassin de profession : Benvenuto. Ce texte, prélude au roman Gagner la guerre, présente un intérêt à la fois pour son côté « bas-fonds » dans la première partie, et dans la seconde pour le côté politique très intelligent et intéressant. La chute annonce le roman à la perfection.

Le service des dames – Fait penser aux romans de courtoisie grâce à ce chevalier joutant verbalement avec une châtelaine et un duel d’honneur. Il y a beaucoup de jeu de paroles, fiel derrière des mots de miel. Le paysage est particulièrement réussi ici. Et encore une belle chute.

Une offrande très précieuse – Décrit une bataille avec un héros pas très malin qui le sait, loin des clichés de fantasy. Le texte présente un aspect onirique en seconde partie, des longueurs au milieu, mais se révèle émouvant grâce à son héros. Le cœur se serre à l’évocation de son histoire.

Le conte de Suzelle – La nouvelle la plus émouvante suit le parcours d’une jolie fillette un peu rêveuse et attachante à qui le lecteur ne peut que souhaiter une belle vie. Il la verra grandir et passer les ans, jusqu’à la chute, poignante. Une nouvelle qui émeut et laisse au bord des larmes.

Jour de guigne – Dans un style purement pratchettien, Jaworski choisit le burlesque et le grotesque, arrivant à faire bien sourire pour une nouvelle bien décalée au ton léger appréciable. Maître Calame est un beau guignol, victime d’une malédiction.

Un amour dévorant – Une très longue nouvelle où des fantômes du passé hantent un bois pour le malheur de ceux qui les approchent de trop près. Sympa pour le décor et les anecdotes des habitants, un peu angoissante. Je l’ai moyennement appréciée, mais la lecture hachée n’aide pas ici.

Le confident – Un prêtre a choisi de s’enfermer dans le noir absolu et s’explique. Il est intéressant de voir son parcours et d’apprendre à connaître son culte. La chute m’a un peu laissée de marbre alors qu’elle se serait bien prêtée à quelque chose de poignant.


En résumé : un très bon recueil qui vaut surtout pour la qualité de l’écriture, mais aussi pour quelques beaux moments d’émotions. Une lecture parfois difficile à cause des longueurs, mais qui laisse une impression très positive.

Une lecture commune avec Le Cercle d’Atuan. Chroniques des membres : El Jc, Olya, Vert, Tigger Lilly, Daenerys, Arutha, Ryuuchan.


Première lecture des défis Littératures de l’imaginaire sur les 5 continents et Nouvelles sur les 5 continents pour l’Europe !


Cette chronique de lecture est originellement parue le 8 mai dans Imaginelf, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Lelf.

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Jeff présente Les quatrains Rubâ’iyât, d’Omar Khayyâm

Les quatrains Rubâ’iyât, d’Omar Khayyâm
Seghers, 1982, collection Miroir du monde, ISBN 2-232-10410-9
Établi et annoté par Pierre Seghers


L’auteur
Omar Khayyâm, ou Al-Khayyâm, est une des plus grandes figures scientifiques et artistiques du Moyen-Âge musulman. Né aux alentours de 1048 dans une famille d’artisans de Nichapûr ; il aurait étudié sous la direction du cheik Mohammad Mansuri et de l’imam Mowaffak, aux côtés de Nizam Al-Mulk (futur grand vizir de Perse) et de Hassan Sabbah (fondateur de la secte des Hashishins). En 1070 il publie un traité d’algèbre où il systématise la résolution d’équations cubiques tant d’un point de vue géométrique que numérique, ce qui le fait considérer comme le fondateur de la géométrie algébrique. Après d’autres traités sur la géométrie euclidienne, il est nommé directeur de l’observatoire d’Ispahan, réformant à la demande du sultan le calendrier persan, qui devient ainsi plus exact que le calendrier grégorien. Il retourne à une date indéterminée dans son village natal, abandonnant la recherche scientifique. Disciple d’Avicennes, il cultive une forme d’hédonisme, luttant contre l’intolérance des mollahs, se rapprochant parfois de la mystique Soufi. Il meurt en 1131 à plus de 80 ans.


L’œuvre
Ses poèmes, les Rubaiyat, sans doute composés lors de soirées arrosées avec des amis fidèles, se sont perpétués après sa mort dans la tradition orale dans la région de l’actuel Iran, symbole de l’identité perse résistant à l’hégémonie arabe. Ils ne seront découverts en Europe qu’au XIXe siècle dans une traduction anglaise d’Edward Fitzgerald en 1859, base de la version française de J-P Nicolas, encensée par Baudelaire et Théophile Gautier. Suite à des controverses sur la versification ou l’interprétation des quatrains (Nicolas défendait la thèse d’un Khayyâm soufiste), Franz Toussaint publie en 1924 une traduction française, en prose poétique, qui reste une référence. Sur le millier de poèmes qui lui sont attribués dans la tradition populaire, seul 50 lui ont été attribués avec certitude et 200 de plus sont encore sujets à débats.
Dans des quatrains originellement versifiés en AABA, Khayyâm chante, non sans humour, la vie, le vin, les femmes, l’amitié, libellant régulièrement contre l’intolérance religieuse ou la quête du savoir, préférant vivre agréablement en attendant la mort, dans l’insouciance et la certitude de la bonté de Dieu. C’est une poésie qui m’a très fortement marqué : j’ai souvent cru entendre la voix de ce sage mathématicien (ce qui n’est pas pour me déplaire, vu que je le suis moi-même), me parlant à travers les siècles sur des thématiques terriblement contemporaines, ce qui ne peut que souligner l’universalisme de sa pensée, si ce n’est la constance de l’esprit humain.
La lutte contre l’hypocrisie, la bigoterie, le fanatisme ; la vanité de la volonté de tout savoir, de tout contrôler, d’être parfait dans les commandements des textes sacrés, eux-mêmes contradictoires ; la recherche du bonheur et du plaisir sain ; la défense de ses droits d’homme à aimer comme il le souhaite, à vivre doucement comme il le veut, à être libre enfin, contre le monde et les idiots… Toutes ces paroles, ces prières à l’esprit humain, sous forme de quatrains magnifiques, tantôt cyniques, tantôt mystiques, dans une langue simple et imagée, laissant peu de place à l’allégorie, ont résonné en moi d’une manière inattendue. À lire absolument : instant de grâce, intemporel et universel, sous l’égide d’un sage.


Extraits
« Je veux boire tant et tant de vin
Que le parfum monte de terre quand, un jour, j’y serai rentré
Et que les buveurs qui viendront pour me saluer, sur ma tombe,
Par l’effet de ce seul parfum, se couchent sur moi, ivres morts. »
« Du vrai croyant à l’incrédule, je te le dis, il n’est qu’un souffle ;
Du dogmatique à l’incertain, il n’est en vérité qu’un souffle ;
Dans cet espace si précieux, entre deux souffles, vis heureux.
La vie s’en va, la mort s’en vient, notre passage n’est qu’un souffle… »

« Dans ce monde inconstant qui nous sert d’asile, j’ai cherché.
J’ai tout poursuivi, tout traqué. À la fin, pour quelle réponse ?
J’ai trouvé plus pâle la Lune devant l’éclat de ton visage,
Et le cyprès se fit difforme auprès de ta taille élancée. »
« Quand le sage s’éveillera auprès d’une beauté de nacre,
Quand la violette aura prêté ses couleurs pour teindre sa robe,
Lorsque la brise du matin fera s’entrouvrir l’églantier,
Qu’il vide jusqu’au fond sa coupe. Puis qu’il la brise sur la pierre. »

« Garde-toi de boire du vin avec un rustre sans tenue :
Tu n’aurais que désagrément. La nuit, il te faudrait subir
Ses désordres, ses éclats de voix, ses folies, et le lendemain
Ses excuses et ses pardons à nouveau te rompraient la tête. »
« J’ai cru connaître l’être autant que le non-être.
J’ai cru percer à jour le haut comme le bas.
Mais je ne connais rien si je ne puis connaître
L’au-delà de l’ivresse en l’au-delà de moi. »


[Une note de lecture de Jeff].