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Jeff présente Les quatrains Rubâ’iyât, d’Omar Khayyâm

Les quatrains Rubâ’iyât, d’Omar Khayyâm
Seghers, 1982, collection Miroir du monde, ISBN 2-232-10410-9
Établi et annoté par Pierre Seghers


L’auteur
Omar Khayyâm, ou Al-Khayyâm, est une des plus grandes figures scientifiques et artistiques du Moyen-Âge musulman. Né aux alentours de 1048 dans une famille d’artisans de Nichapûr ; il aurait étudié sous la direction du cheik Mohammad Mansuri et de l’imam Mowaffak, aux côtés de Nizam Al-Mulk (futur grand vizir de Perse) et de Hassan Sabbah (fondateur de la secte des Hashishins). En 1070 il publie un traité d’algèbre où il systématise la résolution d’équations cubiques tant d’un point de vue géométrique que numérique, ce qui le fait considérer comme le fondateur de la géométrie algébrique. Après d’autres traités sur la géométrie euclidienne, il est nommé directeur de l’observatoire d’Ispahan, réformant à la demande du sultan le calendrier persan, qui devient ainsi plus exact que le calendrier grégorien. Il retourne à une date indéterminée dans son village natal, abandonnant la recherche scientifique. Disciple d’Avicennes, il cultive une forme d’hédonisme, luttant contre l’intolérance des mollahs, se rapprochant parfois de la mystique Soufi. Il meurt en 1131 à plus de 80 ans.


L’œuvre
Ses poèmes, les Rubaiyat, sans doute composés lors de soirées arrosées avec des amis fidèles, se sont perpétués après sa mort dans la tradition orale dans la région de l’actuel Iran, symbole de l’identité perse résistant à l’hégémonie arabe. Ils ne seront découverts en Europe qu’au XIXe siècle dans une traduction anglaise d’Edward Fitzgerald en 1859, base de la version française de J-P Nicolas, encensée par Baudelaire et Théophile Gautier. Suite à des controverses sur la versification ou l’interprétation des quatrains (Nicolas défendait la thèse d’un Khayyâm soufiste), Franz Toussaint publie en 1924 une traduction française, en prose poétique, qui reste une référence. Sur le millier de poèmes qui lui sont attribués dans la tradition populaire, seul 50 lui ont été attribués avec certitude et 200 de plus sont encore sujets à débats.
Dans des quatrains originellement versifiés en AABA, Khayyâm chante, non sans humour, la vie, le vin, les femmes, l’amitié, libellant régulièrement contre l’intolérance religieuse ou la quête du savoir, préférant vivre agréablement en attendant la mort, dans l’insouciance et la certitude de la bonté de Dieu. C’est une poésie qui m’a très fortement marqué : j’ai souvent cru entendre la voix de ce sage mathématicien (ce qui n’est pas pour me déplaire, vu que je le suis moi-même), me parlant à travers les siècles sur des thématiques terriblement contemporaines, ce qui ne peut que souligner l’universalisme de sa pensée, si ce n’est la constance de l’esprit humain.
La lutte contre l’hypocrisie, la bigoterie, le fanatisme ; la vanité de la volonté de tout savoir, de tout contrôler, d’être parfait dans les commandements des textes sacrés, eux-mêmes contradictoires ; la recherche du bonheur et du plaisir sain ; la défense de ses droits d’homme à aimer comme il le souhaite, à vivre doucement comme il le veut, à être libre enfin, contre le monde et les idiots… Toutes ces paroles, ces prières à l’esprit humain, sous forme de quatrains magnifiques, tantôt cyniques, tantôt mystiques, dans une langue simple et imagée, laissant peu de place à l’allégorie, ont résonné en moi d’une manière inattendue. À lire absolument : instant de grâce, intemporel et universel, sous l’égide d’un sage.


Extraits
« Je veux boire tant et tant de vin
Que le parfum monte de terre quand, un jour, j’y serai rentré
Et que les buveurs qui viendront pour me saluer, sur ma tombe,
Par l’effet de ce seul parfum, se couchent sur moi, ivres morts. »
« Du vrai croyant à l’incrédule, je te le dis, il n’est qu’un souffle ;
Du dogmatique à l’incertain, il n’est en vérité qu’un souffle ;
Dans cet espace si précieux, entre deux souffles, vis heureux.
La vie s’en va, la mort s’en vient, notre passage n’est qu’un souffle… »

« Dans ce monde inconstant qui nous sert d’asile, j’ai cherché.
J’ai tout poursuivi, tout traqué. À la fin, pour quelle réponse ?
J’ai trouvé plus pâle la Lune devant l’éclat de ton visage,
Et le cyprès se fit difforme auprès de ta taille élancée. »
« Quand le sage s’éveillera auprès d’une beauté de nacre,
Quand la violette aura prêté ses couleurs pour teindre sa robe,
Lorsque la brise du matin fera s’entrouvrir l’églantier,
Qu’il vide jusqu’au fond sa coupe. Puis qu’il la brise sur la pierre. »

« Garde-toi de boire du vin avec un rustre sans tenue :
Tu n’aurais que désagrément. La nuit, il te faudrait subir
Ses désordres, ses éclats de voix, ses folies, et le lendemain
Ses excuses et ses pardons à nouveau te rompraient la tête. »
« J’ai cru connaître l’être autant que le non-être.
J’ai cru percer à jour le haut comme le bas.
Mais je ne connais rien si je ne puis connaître
L’au-delà de l’ivresse en l’au-delà de moi. »


[Une note de lecture de Jeff].

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