Archives du blog

Catherine présente Aya de Yopougon, de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie

Aya de Yopougon est une série de bandes dessinées de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie qui paraît aux éditions Gallimard/Bayou.

On me conseille cette série depuis longtemps. Je me lance enfin avec ce tome 1 paru en novembre 2005 aux éditions Gallimard/Bayou (105 pages, 15 €, ISBN 978-2-07-057311-7). Il est préfacé par Anna Gavalda. Il a reçu le Prix du meilleur album à Angoulême en 2006.

Marguerite Abouet est née à Abidjan en 1971 et a vécu dans le quartier de Yopougon, mais elle a étudié en France où un grand-oncle l’hébergeait avec son frère aîné.

Clément Oubrerie est né à Paris en 1966 et a étudié l’Art avant de partir deux ans aux États-Unis. Depuis son retour en France, il est illustrateur (ouvrages pour la jeunesse) et a fondé La Station (un studio d’animation). Il joue aussi de la batterie dans un groupe de funk et a déjà voyagé en Côte d’Ivoire (ça aide pour illustrer cette bande dessinée !). Plus d’infos sur son site officiel et sur son blog, La marge brute.


1978, à Yopougon (surnommé Yop City), quartier populaire d’Abidjan, en Côte d’Ivoire.

Aya a 19 ans.

Ignace, son père, est cadre à la Solibra (fabrique de bières), Fanta, sa mère, est assistante de direction chez Singer (et guérisseuse) et elle a un petit frère, Fofana.

Adjoua et Bintou sont ses deux meilleures amies.

Pendant qu’Adjoua et Bintou sortent danser et se faire draguer au Ça va chauffer (« Elle est D.I.S.C.O. […] ») ou au Secouez-vous, Aya préfère étudier plutôt que se retrouver en « série C » (coiffure, couture et chasse au mari !). Elle aimerait être médecin mais son père préfèrerait la marier, en particulier au fils du patron mais le fils du patron ne pense qu’à s’amuser.

Lorsqu’Ignace reçoit une promotion, il devient représentant mais du coup il est toujours sur les routes…

Adjoua tombe enceinte.


Petite réflexion par rapport à ce que dit Anna Gavalda dans la préface : j’ai remis cette histoire dans le contexte de l’époque c’est-à-dire en 1978. Je pense que – comme tous les pays du monde – la Côte d’Ivoire a changé depuis toutes ces années. Et puis est-ce que ça s’appelle être « très maligne » de se retrouver enceinte alors qu’on ne s’y attend pas et d’épouser un gars idiot qui n’est même pas le père du bébé ?

Enfin, je ne me suis pas attardée à cette préface et j’ai beaucoup aimé ce premier tome. C’est vivant, c’est frais et c’est drôle ! Il est possible de voir les cinq premières pages sur le site de l’éditeur.

Bon, il va falloir essayer le gnaman koudji (jus de gingembre) et la sauce arachide ! Et aussi lire la suite d’Aya de Yopougon !

Le tome 6 paraît d’ailleurs demain.

Je présente cette bande dessinée pour les deux défis BD auxquels je participe : le Challenge BD de Mr Zombi et le Challenge PAL sèche de Mo’.

 

Cette chronique de lecture est originellement parue le 24 novembre 2010 dans La culture se partage, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Catherine.

Publicités

Pascale présente Leurres et lueurs, de Birago Diop

“Quand réveillant la terre d’El-Kanésie

D’impossibles miracles s’accompliront

Les lumières jaillissant de vos fronts

Rendront à votre Afrique sa frénésie.”

ISBN : 978-2-7087-0619-4

Éditeur : Présence africaine

Date Parution : 13/02/2002

Nombre de page : 83


Présentation de l’auteur et plus par là

Birago Diop est né en 1906 à Ouakam, un quartier de Dakar au Sénégal. Il est décédé en 1989 à Dakar.

Birago Diop était vétérinaire, il a également occupé un poste d’ambassadeur à Tunis.

Il est l’auteur des célèbres Contes d’Amadou Koumba, publiés aux éditions Présence Africaine, où le merveilleux et le réel sont intimement liés. L’un de ces contes, L’os, a été porté à la scène et son succès ne s’est jamais démenti depuis lors.

Les poèmes les plus modernes et les plus profondément africains de Leurres et lueurs ont été inspirés par des contes.
Poésie, conte, théâtre telle est la diversité et aussi la richesse de l’œuvre de Birago Diop, qui ne s’est pas outre mesure préoccupé de distinction ni de classification des genres littéraires.


Présentation de l’œuvre complète c’est ici

Un court recueil qui nous plonge dans les méandres d’une mélancolie où le rêve retient les souvenirs. Une poésie empreinte d’ombres et d’angoisses, au goût de terre africaine et d’océan. Des textes courts, intenses et profonds  teintés d’une grande sagesse.


Extraits du recueil

J’ai pris plaisir à découvrir cet auteur et je vous livre des textes, mais vous invite à le lire entièrement en cliquant sur ce lien

Puis si comme moi, la découverte plus approfondie d’un auteur vous titille, alors RDV ICI

N’hésitez pas à naviguer sur ces pages, il y a maintes lectures ou écoutes à votre disposition, des contes, et poèmes etc…

PLAGE

Un grand soleil, un soleil de soir éblouit

Sur l’Océan que blanchissent les volutes,

L’embrun comme de vains rêves s’évanouit

Dissipé par la folle fuite des minutes.

Dans les recoins où l’Inconscient s’enfouit

D’indistinctes questions naissent et luttent

Et le murmure des vagues semble un Oui

Aux plus angoissantes qui hantent la Brute.

La voix de la mer en moi obscurément

Réveille l’écho d’autres voix angoissées

Et je sens avoir pensé, en d’autres temps,

Les éternelles et défuntes pensées

Qu’elle roule dans son grand linceul mouvant

Et que jadis les vagues ont cadencées.

DYPTIQUE

Le Soleil pendu par un fil

Au fond de la Calebasse teinte à l’indigo

Fait bouillir la Marmite du Jour.

Effrayée à l’approche des Filles du feu

L’Ombre se terre au pied des pieux.

La Savane est claire et crue

Tout est net, formes et couleurs.

Mais dans les Silences angoissants faits des Rumeurs

Des Bruits infimes, ni sourds ni aigus,

Sourd un Mystère lourd,

Un Mystère sourd et sans contours

Qui nous entoure et nous effraie…

Le Pagne sombre troué de clous de feu

Étendu sur la Terre couvre le lit de la Nuit.

Effrayés à l’approche des filles de l’Ombre

Le Chien hurle, le Cheval hennit

L’Homme se terre au fond de la case.

La Savane est sombre,

Tout est noir, formes et couleurs,

Mais dans les Silences angoissants faits des Rumeurs.

Des Bruits infinis ou sourds ou aigus,

Les Sentes broussailleuses du Mystère

lentement s’éclairent

Pour Ceux qui s’en allèrent

Et pour Ceux qui reviennent.

SAGESSE

Sans souvenir, sans désirs et sans haine

Je retournerai là-bas au pays,

Dans les grandes nuits, dans leur chaude haleine

Enterrer tous mes tourments vieillis.

Sans souvenirs, sans désirs et sans haine,

Je rassemblerai les lambeaux qui restent

De ce que j’appelais jadis mon cœur

Mon cœur qu’a meurtri chacun de vos gestes ;

Et si tout n’est pas mort de sa douleur

J’en rassemblerai les lambeaux qui restent.

Dans le murmure infini de l’aurore

Au gré de ses quatre Vents, alentour

Je jetterai tout ce qui me dévore,

Puis, sans rêves, je dormirai – toujours –

Dans le murmure infini de l’aurore.


J’inscris ce recueil au challenge Poésie sur les 5 continents

 

Cette chronique de lecture est originellement parue le 17 novembre dans Mot à mot, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Pascale.

Pascale présente Le sang visible du vitrier, de James Noël

“je suis celui qui se lave les mains avant d’écrire”

Poète-vitrier, né à Hinche (Haïti) en 1978, James Noël est considéré aujourd’hui comme une voix majeure de la littérature haïtienne. Ses poèmes sont dits et mis en musique par des interprètes de renom tels Wooly Saint-Louis Jean, Pierre Brisson et tant d’autres.
Entre un hymne engagé à l’amour et une colère orageuse, se dégage de sa poésie, comme il se plaît à l’appeler, la « métaphore assassine ».


« Un vent salé nous vient du large avec la poésie de James Noël. Poésie toujours à double tranchant, sensuelle et tendre, violente et douce, âpre et sensible, poésie généreuse, soucieuse d’avancer, de partager le lot commun avec ses frères de peine, d’étarquer cette voile déchirée, celle de l’espoir d’un monde meilleur, sans cesse à construire et dont les mots du poète sont souvent les premières pierres. »

Jacques Taurand


Écoutez  des extraits de ce sublime recueil… (sur le blog de Pascale).


Il est toujours délicat de parler de poésie, tellement cette lecture reste une sensation et une émotion personnelles plus qu’un avis de lecteur.

« Nous ne sommes pas de cette rue

ne sommes pas de ce village

sommes pas de ce pays

pas de ce monde »

Dans les mots de James Noël tout se reflète et se fait écho, résonnent les blessures de son île, chante la sensuelle mélopée de l’amour.

Des textes en forme libre, empreints d’une force magistrale, nous emportant sur les hauts des vagues, puis dans l’apaisement de la passion, nous échouons comme enivrés d’un chant venu d’une culture colorée, chaude et sonore.

La spirale poétique tour à tour nous interroge et nous surprend agréablement, dans cette envie de lire à haute voix ces poèmes pour mieux entendre l’écho de l’auteur.

Tout à l’image du vitrier, il joue avec la fragilité et la transparence des mots pour mieux nous offrir la pureté et la clarté d’un instant poétique brodé sur la frange d’une mélodieuse sensibilité.

La brisure se ressent, le tranchant du verre nous effleure, et pointe alors la blessure profonde jaillissant au cœur du texte. Le sang coule dans les ravines d’un vécu, dans l’extrême douceur, l’auteur fait part d’un talent sans pareil à nous partager une certaine impuissance à nous épargner cette écorchure à vif, il y jette des vérités mais avec la délicatesse du poète en exergue : les rues / ces piétons de ma vie / que me circulent de travers / pierres et poussières m’ont lapidé / statue de sel en poudre fine / je suis le corps mort sur l’asphalte / ce fantasme de ma terre rebelle / ma terre de sang / dru maquillage / qui fait la une aux abattoirs.

Sur l’autre face de la vitre se mire la chaleur humaine, le chant sensuel de la passion, l’appel de l’amour dans un rêve sans fin : Le soleil que m’inventent tes seins / m’éclaire en pays de rêve d’allumettes / souffre qu’à la lune je colle une aile / pour maintenir juste équilibre / et que je pose une lampe / chaude confidence / dans un fond caché de la mer.

Il se livre à nu, sans pudeur ni honte, transparence d’une envie de crier au monde entier ce besoin de partager ses maux : Mes maux je vous les livre / jetez les livres puisqu’il ne s’agit pas d’écorce d’encre / ni de sèves bleues de poète d’îles / écartelées / mes maux / je vous les livre / prenez-les au vol / nus / comme des oiseaux sans plume / pour signer un temps / à tire-d’ailes / la lune a froid aux yeux / voilà que je vous parle sans maudire / la tempête cérébrale qui pense la mort / sous le vent / les tremblements de terre / sommant cette terre de ne pas trembler / sous la foulée des ombres folles / voilà que je vous parle / sans maudire / ma terre sur pilotis / avec du sang dans son parterre / terre ligotée.

C’est une poésie bouillonnante et franche, de cœur, de sang et de chair, de douleur et fatalité, d’amour et de passion, de blessures et de larmes, une poésie qui nous chavire et nous bouscule, nous étreint dans les bras d’un amer constat, nous sourit pourtant et nous caresse plus encore, un poète à la plume acérée glissant sur les courbes ondulantes de la vie. Un véritable chant qui se poursuit dans notre souvenir, un petit recueil à ouvrir souvent, à partager, à lire, à chanter.

Un poète à découvrir à lire, ce petit recueil m’a donné cette belle occasion et je remercie vivement les éditions Vents d’ailleurs pour ce très beau livre ainsi que toute l’équipe de Blog-o-Book.

Je vous laisse quelques liens pour affiner la connaissance de jeune poète à l’avenir prometteur.

Un article sur ce recueil : cliquez ici.

Le cœuritoire, le blog de l’auteur : cliquez là.

J’inscris ce livre au défi Poésie sur les 5 continents.


Cette chronique de lecture est originellement parue le 10 octobre dans Mot à mot, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Pascale.

Catherine présente Burquette, de Francis Desharnais

Burquette est une bande dessinée de Francis Desharnais parue en janvier 2008 aux éditions Les 400 coups dans la collection Strips (81 pages, 10 €, ISBN 978-2-89540-366-1).

Prix Bédis Causa, catégories Prix Réal Fillion et Grand prix de la Ville de Québec, 2009.


Québécois, Francis Desharnais a étudié le graphisme et travaillé dans le cinéma d’animation dès 2001. En 2003, il a l’occasion de venir un an à Paris et le débat sur le port des signes religieux lui donne l’idée de cette bande dessinée.


Un intellectuel de gauche dépité par le comportement superficiel de sa fille de 14 ans, Alberte, qu’il élève seul, souhaite « lui ouvrir l’esprit » et « l’amener à réfléchir davantage sur la condition humaine ».

Après avoir vu dans la rue, une femme et sa fille en voile intégral, il oblige Alberte à porter une burqa pendant un an. « Tu sais, papa, sous ce drap et derrière ce grillage je me sens inexistante, sans identité. » (page 13).

Alberte subit alors l’incompréhension, la curiosité ou le rejet de ses amis, camarades de classe, petit copain… « C’est pas juste. Ce gros drap laid attire plus l’attention que ma belle petite jupe courte. » (page 19).

L’adolescente fait la connaissance du voisin algérien : « Je n’ai pas fui les barbus de mon pays pour retrouver les mêmes horreurs ici… » (page 33) et de son neveu kabyle, Kader dont elle tombe amoureuse.

Puis elle retrouve sa mère, participe à une émission de télé-réalité, et se rebelle contre son père mais tout ça n’était pas au programme !


Les dessins sont simples mais expressifs. J’ai surtout apprécié le côté humoristique de cette histoire parce que j’ai du mal à comprendre le but réel de ce père…

Et hop ! Une bande dessinée québécoise pour le Challenge BD de Mr Zombi !


Cette chronique de lecture est originellement parue le 30 mars dans La culture se partage, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Catherine.

Lee Rony présente Fiteny Roa, en deux langues, de Rado

Fiteny Roa, en deux langues : anthologie de poèmes, de Rado

Bilingue malgache/français ; Imprimé à Madagascar, 2005, 201 pages


Georges Andriamanantena (Madagascar)

Né le 1er octobre 1923 à Antanarivo et mort le 15 septembre 2008, il était le dernier né d’une famille de cinq enfants. En 1929, il fait son entrée à l’école de Faravohitra à Antananarivo. En 1933, année du décès de sa mère, il rentre à l’école d’Ambohijatovo Atsimo jusqu’en 1941. L’année suivante, il intègre le collège Paul Minault. D’abord comptable dans une société d’assurance, il rejoint son frère à la rédaction du journal « Hehy » (rires). En 1960, à Strasbourg, il fait des études de journalisme, métier qu’il exercera jusqu’en 1978 avant de se consacrer à la littérature et d’être employé par le ministère de la Culture et de l’Art Révolutionnaire. Son premier recueil paraît en 1973 sous le titre Dinitra et, préfacé par son frère, il contient ses thèmes fétiches l’Amour, Dieu et la Patrie. Son pseudonyme : Rado vient du proverbe malgache « Voahangy mitohim-bolamena raha misarak tsy ampy ho RADO » (Des perles liées par un fil d’or, si elles sont séparées on n’obtient plus un collier, ou rado).

D’expression malgache et défenseur de la culture, Rado sortit dix ouvrages contenant ses poèmes, tous au programme du secondaire malgache. Citons parmi ses œuvres Dinitra (sueur), Zo (droit), Sedra (épreuve)…  Ça n’en fut pas une de découvrir cet auteur dans le cadre du défi Poésie sur les 5 continents.

Membre de l’Académie malgache, il était aussi peintre, graveur et sculpteur. Il composera même une vingtaine de chants religieux ! Militant du parti d’opposition AKFM avant l’Indépendance, il n’hésite pas à prendre le contre-pied des prises de positions de son parti.

Il laisse une veuve et six enfants (4 filles et 2 garçons) et 26 petits et arrières petits-enfants.


« Laissez donc se casser les oreilles qui se cassent

En entendant les cris qu’on ne peut étouffer

Mais pour nous, il nous faut ensemble réclamer

Le droit et le statut d’une même égalité »

« Avela izay sofina vaky ho vaky

Mandre antsoantso tsy azo tsindriana

F’isika rehetra tsy maintsy mitaky

Ny zo sy ny satan’ny fampitoviana »

(17 mai 1969)


Ne lui dites rien

« Vous allez la voir, mais… Qu’elle ne sache rien de ma peine

Elle ne doit rien savoir

Des cruelles morsures qui ont déchiré mon âme…

Dans les rets qu’elle m’avait tendus,

Et de mon cœur en suée qui m’étouffe à minuit

Quand je songe à mon sort !

Si elle s’enquiert de moi,

Pour une fois mentez !

Dites-lui que mes pensées l’ont complètement oubliée

Et que les fleurs ont recouvert les cendres du passé

Brûlé par les feux de la passion

Comme ces journaux intimes que vous voyez là.

Taisez ma vieillesse blanche et ridée.

M’avez-vous compris ?

J’ai encore quelque chose à vous demander :

Voyez si elle est heureuse

Voici les signes qui vous aideront :

Il y a des fleurs, roses, sûrement,

Dans sa chambre et la photo de

Son amant à son chevet.

Si vous en voyez, c’est qu’elle est heureuse,

Alors ne lui dites rien de moi

Il lui est arrivé ce que je souhaitais pour elle.

N’oubliez rien de tout cela,

Et adieu !

Oh ! Une dernière recommandation

Ne touchez nulle chose de votre main-ci

Avant de serrer la sienne.

Oui… cela suffit. Bonne route

Et refermez doucement cette porte sur mes larmes… »

(Traduction : Serge Henri RODIN)


S’il te reste encore

« S’il te reste encore ne serait-ce qu’un sourire

Pour résister à cette ironie du sort

Pourquoi, dis-moi, pourquoi tu te fais souffrir

Gaspillant ainsi les larmes de ton corps ?

S’il te reste encore ne serait-ce qu’une étoile

En qui tu vois lumière, sur qui tu peux compter

Pourquoi, dis-moi, pourquoi ton regard se voile

Durant des nuits d’hiver, pourquoi ces sentiments amers

Devant un horizon avide d’éclairage ? »

(Traduction : Voahangy Ramiejamanana ANDRIAMANANTENA)


Cette chronique de lecture est originellement parue le 3 mai dans Lire au nid, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Lee Rony.

Lee Rony présente Mes inscriptions 2 : 1945 – 1963, de Louis Scutenaire

Mes inscriptions 2 : 1945 – 1963, de Louis Scutenaire

Carnet d’indiscrétions personnelles

Éditions Allia, mai 1998, 300 pages, ISBN 2904235043


« L’esclave qui aime sa vie d’esclave a-t-il une vie d’esclave ? »

« Il y a des gens à qui la mort donne une existence. »

« La vieillesse est un alibi. »

« Je suis partagé entre mon goût pour les faits et mon goût pour l’effet. »

« Je voudrais vivre assez vieux pour savoir ce que je deviendrai. »

« Je perds souvent la tête. On ne me la rapporte jamais. »

« Il faut regarder la vie en farce. »

« La misère n’est sinistre que parce qu’elle n’est pas générale. »

« Souvent, au lieu de penser, on se fait des idées. »

« Dans ce monde, l’on n’a que la terreur pour se défendre contre l’angoisse. »

« Je méprise trop ces gens pour me déplaire en leur compagnie. »

« Le péché originel c’est la foi. »

« Si on ne me lit plus dans mille ans, on aura tort. »

« Je prends le monde tel que je suis. »

« Je ne suis pas scutenairien, c’est bien plus fort : je suis Scutenaire. »


« On dit de moi :

Il fait des calculs d’épicier : C’est vrai.

C’est un tendre : Bien sûr.

Il est dans le désarroi : Évidemment.

Comme il est détaché ! : Tiens donc !

Il est gentil : Mais oui.

Quel goujat ! : D’accord Marcel.

Il a beaucoup de talent : Le flatteur n’a pas toujours tort.

Il sent mauvais : Triste, mais possible.

Je voudrais m’offrir sa grande carcasse : Bien aimable.

Il n’est pas beau : Je le pense.

Combien il est grand ! : La toise le confirme.

Il est grossier : Merci, ma chérie.

C’est un coureur : Hum, hum !

Il est jaloux : Oui, comme Victor Hugo.

C’est un anormal : Qui ne l’est pas ?

Il s’est mal conduit : Je le crois.

Il a de l’allure : Je suis confus, vraiment, mais…

Il est fait : Il faut bien.

Il est égoïste : Je souris avec approbation.

Il est trop modeste : Oui, oui.

Il écrit très bien : Vous savez lire, monsieur.

C’est un maquereau : Le plus beau compliment.

Il se soigne comme une femme : Je le suis un peu, femme.

Il a de jolies cravates : Quelle femme de goût !

Il est propre, trop propre : On ne l’est jamais assez.

Il fait gentiment l’amour : Connaisseuse !

Il est maladif : Hélas !

C’est un beau gaillard : Oh !

Il ne sait pas aimer : Sans doute.

Il a des tics : Et vous pas ?

Quelle nouille ! : Je l’ai déjà pensé.

Mais comment se fait-il que dans ce portrait si poussé je ne me reconnaisse pas, ni personne avec moi ? »


Ainsi parla LS !

Comment l’ai-je découvert ?

Par une citation : «Je vous parle d’un autre monde, le vôtre » en exergue d’un Bob Morane lu alors que j’avais une dizaine damnée ; ainsi dois-je à Henri Vernes d’avoir découvert Jean Ray, et le fantastique, et Louis Scutenaire, de là à penser qu’il est pour quelque chose dans ce que je suis devenu… il y a un pas que je franchis avec reconnaissance. Je vous le présente avec plaisir dans le cadre du défi Poésie sur les 5 continents.

J’évoquerai HV prochainement, il le mérite (?). Au passage je remarque que JR, LS et moi sommes du même signe, ça ne veut rien dire mais c’est déjà un point commun !


Je ne suis ni poète, ni surréaliste, ni Belge !

Né à Ollignies le 29 juin 1905, il écrit ses premiers poèmes en 1916. Il fréquentera de nombreux établissements scolaires dont il sera régulièrement exclu avant de s’engager en 1924 dans des études de Droit.

En 1926 il rencontre Paul Nougé puis Magritte dont il titrera nombre d’œuvres. Plus tard, à Paris, il fréquentera André Breton. En 1938 seront recensés par Breton et Éluard dans leur Dictionnaire abrégé du surréalisme aussi bien les Textes automatiques (1931) et Les Jours dangereux les Nuits noires (1928…).

À partir de 1943 il commence Mes inscriptions somme de maximes, aphorismes, histoires, impressions et autres réflexions qui toquent à la porte de son esprit. Titre en hommage à Restif de la Bretonne qui avait ainsi nommé le recueil de graffitis qu’il avait gravés sur les quais de l’Île Saint-Louis. Ainsi pendant quarante ans Louis Scutenaire construira une œuvre puzzle atypique et foisonnante. Il parlera de tout, du reste, et d’autre chose encore. « Ne parlez pas de moi je suffis à la tâche » dit-il, ou encore « Je me suffis ; parfois il y en a même trop ».

Volontiers irrespectueux, blasphémateurs, anarchiste, admiratif de la bande à Bonnot, prônant une improbable révolution dont il sait qu’elle ne résoudrait rien il avoue lui-même : C’est probablement par conservatisme que je reste révolutionnaire ! Quoi de plus facile en effet que de jeter sur l’incendie du réel des mots qui ne font que le nourrir ? Critique du capitalisme il finit par entrevoir une nature humaine loin de ce qu’il souhaiterait, et, pour donner mon avis, quelle serait la réalité d’une société correspondant aux visions apocalyptiques des révolutionnaires ? Que nombre existent encore malgré les exemples de l’Histoire ne fait que démontrer que qui critique et vitupère change de comportement dès lors qu’il s’assoit à la table du profit.

« J’ai quelque chose à dire et c’est court » écrit-il également, et ce bien avant moi ce qui n’est pas sans me faire de la peine ! Il précise : « Mes Inscriptions sont une rivière de Californie, il faut tamiser des tonnes de sable et de gravier pour trouver quelques pépites, voire des paillettes. » Ainsi, si vous connaissez un peu ce blog, comprendrez-vous quelle filiation spirituelle me plais-je à voir entre lui et moi, la remontant même jusqu’à ce « cher Diogène » !

Il meurt le 15 août 1987 en regardant un film sur Magritte à la télévision.

« Les oiseaux viennent d’ailleurs » écrit-il, comme le regret de ne pas en être, vraiment, un !

La première leçon que donnait ce philosophe, c’était que la concision est essentielle puisqu’elle est suffisante. (…) Son œuvre ? Les bulles d’une carpe qui crèveraient entre les palettes des nénuphars pour libérer une règle de morale ou de conduite.

Frédéric Dard, Avant-propos de Louis Scutenaire, Lunes rousses, Paris, Le Dilettante, 1978.


Cette chronique de lecture est originellement parue le 19 avril dans Lire au nid, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Lee Rony.

Pascale présente Entre source et nuage, de François Cheng

Entre source et nuage, de François Cheng

Vous trouverez plusieurs éditions de ce livre, la plus récente dont descriptif ci-après et plus bas rééditée en format poche, celle que je possède.

Albin Michel, nouvelle édition, février 2002, Collection Spiritualités vivantes, broché, 248 pages, ISBN 978-2-22613-160-7

L’édition plus ancienne celle que je possède : 1990, première édition, réédition en poche 2002.


Rentrons en matière avec un poème de cet auteur qui je le rappelle n’est pas lui-même auteur des textes contenus dans ce recueil mais simplement le maître d’œuvre et je vous convie à lire la quatrième de couverture pour connaître un aperçu du contenu.

L’infini n’est autre

Que le va-et-vient

Entre ce qui s’offre

Et ce qui se cherche.

Va-et-vient sans fin

Entre arbre et oiseau,

Entre source et nuage.

(François Cheng)


Quatrième de couverture

Entre source et nuage n’est pas une simple anthologie, mais la transcription d’un héritage poétique et spirituel auquel François Cheng donne ici une vie renouvelée, avec toute la ferveur née de son expérience intérieure de poète naviguant entre deux langues et deux cultures.

Ce recueil se compose principalement de poèmes de la dynastie des Tang (618-907) et de celle des Sung (960-1279), qui font partie de l’âge d’or de la poésie classique chinoise. Li Po, taoïste, chante la communion totale avec la nature et les êtres ; Tu Fu, confucéen, exprime le destin douloureux de l’homme, mais aussi sa grandeur ; Wang Wei, l’adepte du bouddhisme Ch’an, fixe ses méditations dans des vers d’une parfaite simplicité. À côté de ces géants, d’autres voix dans la Chine contemporaine participent de la même aventure. Malgré une histoire sauvent tragique, les poètes de la Chine d’hier et d’aujourd’hui ont su porter témoignage d’une spiritualité toujours vivante.


L’auteur vu par l’éditeur

François Cheng est né en 1929 dans la province de Shandong, non loin du Yang Tsé et des brumes du Mont Lu. Il vit en France depuis 1949.

Universitaire, poète, calligraphe, traducteur en chinois de Baudelaire, Rimbaud, René Char, des surréalistes etc., auteur d’essais remarquables sur la poésie et l’art de la Chine, il a reçu en 1998 le prix Fémina pour son premier roman Le dit de Tianyi publié par Albin Michel et le prix André Malraux du livre d’art pour Shitao : la saveur du monde (Phébus).

Son œuvre a été couronnée par le Grand prix de la Francophonie de l’Académie française. Il est le premier asiatique à être élu académicien.


Présentation du livre

Si on aborde la poésie chinoise, ce recueil est une parfaite entrée en matière, puisqu’il couvre une belle dynastie de 618 à 1279 appelée l’âge d’or de la poésie classique chinoise.

L’avant-propos, vous offrira le ton de cette poésie chinoise sans doute mal connue à tort car elle est chargée de sagesse, de spiritualité et de simplicité donnant cette pureté et légèreté à la lecture, toutefois, on peut croiser quelques blessures évidentes laissées comme des stigmates d’un peuple qui a traversé des turbulences.

Trois grands courants nourris de la spiritualité : le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme, trois pensées à la fois opposées et complémentaires qui donneront toute cette richesse de la pensée chinoise. Ce vaste pays qui est la Chine donne aussi une certaine dimension à cette poésie, selon l’origine des poètes, les écrits seront plus ou moins marqués par cette géographie multiple et ces pensées variées : exemple repris dans l’avant-propos : « au centre-sud de la Chine, poésie fortement marquée par cette région à la végétation luxuriante et aux paysages par endroits féeriques et fantastiques […] les chants de Ch’u sont avant tout une recherche de la  communion avec les éléments de la nature… ».


Pour ne pas allonger ce billet, je note les 3 géants de la poésie chinoise :

1. Li Po, de tendance taoïste

2. Tu Fu, essentiellement confucéen

3. Wang Wei, bouddhiste Ch’an


Bien sûr il serait dommage de se limiter à ces 3 auteurs, tant la richesse et la diversité de la poésie chinoise est vaste, quelques noms parmi tant d’autres dont regorgent ce livre :

1. Meng Hao-jan et Chiao Tao aux vers dépouillés révélent leur désir d’évasion et de communion spontanée

2. Po Chü-i dénonçant l’injustice sociale et décrivant la souffrance

3. Ch’ien Chi avec ses chants rythmés proches de l’incantation

4. Li Ho hanté par la vision de l’au-delà dévoile avec un accent pathétique, la tragique beauté de la vie terrestre

5. Li Shang-yin chantre ardent de la passion de l’amour

6. Tu Mu et Wen T’ing-yun expriment toute la nostalgie d’un bonheur vécu ou rêvé, désormais inaccessible

7. Li Ch’ing-chao (poétesse) honore la poésie chinoise par son chant frémissant de sensibilité, tout de nuances subtiles et de musicalité


J’ai choisi de vous présenter parmi tous ces poètes cette dame, Li Ch’ing-chao née en 1084? sans certitude et décédée après 1141.

Son nom ‘Pure-clarté’ à l’image de sa personne, un être à la pensée élevée, à la sensibilité frémissante, d’une vaste culture, faisant montre dans les épreuves de courage tenace et d’héroïque aspiration.

Sa vie est intimement mêlée aux événement de son époque : mariage heureux durant l’ère prospère de l’empereur Hui-tsung, où l’art des Sung atteint son apogée ; exode dramatique lors de l’invasion des tribus barbares des Chin ; mort de son mari dans la tourmente ; vieillesse passée dans la région du Lac de l’Ouest après l’effondrement des Sung du Nord.

Épousant de près les différentes étapes de sa vie, sa poésie, cristallisation de ses expériences intimes, montre des qualités propres à un grand poète : finesse et vivacité des sentiments permettant de saisir les dons des instants  à travers des détails concrets ; sens aigu de la valeur imaginaire et musicale des mots ; vision de vie très personnelle intensément éprouvée et patiemment intériorisée, etc.

Voici un poème : Sur l’air de « I-chien-mei »

Le parfum des lotus rouges faiblit

déjà la natte sent la fraîcheur d’automne

Ma robe de soie légèrement dégrafée

je monte sur la barque d’orchidée

De quel nuage attendre un message,

au passage d’oies sauvages

seule la lune inonde le pavillon d’Ouest

Les fleurs s’éparpillent

au gré du vent au gré de l’eau

une même pensée partagée

deux tristesses séparées

et cet ennui

À peine chassé des sourcils

le revoici à la pointe du cœur.


Poussons notre découverte de la poésie chinoise

Pour allier poésie et calligraphie, deux arts qui se communient en osmose, je vous invite à découvrir ce livre dont les textes ne sont autres que ceux présentés ci-dessus, d’ailleurs dans l’avant-propos du précédent livre, j’avais relevé ceci : « Au point que la poésie, en liaison avec la calligraphie et la peinture – appelées en Chine la Triple-Excellence – devient l’expression la plus haute de la spiritualité Chinoise. ».

Résumé

Des poèmes tirés de « Entre source et nuage » de François Cheng. Les poètes de la dynastie des Tang (618-907) ont su continuer, en la magnifiant, une culture littéraire millénaire. Au point que la poésie, en liaison avec la calligraphie et la peinture – appelées en Chine, la Triple Excellence – est devenue l’expression de la plus haute spiritualité.

Quatrième de couverture

« Les poèmes proposés dans ce Carnet du calligraphe illustrent une tradition qui correspond à l’âge d’or de la poésie classique chinoise. Les poètes de la dynastie des Tang ont su continuer, en la magnifiant, une culture littéraire dont l’origine remonte à presque mille ans avant notre ère. »

François Cheng

Spécialiste de l’art et de la poésie de son pays d’origine, la Chine, François Cheng a publié de nombreux ouvrages, dont Le dit de Tianyi, prix Fémina 1998 ; L’écriture poétique chinoise ; Shi Tao, la saveur du monde, prix André Malraux 1998 ; Chu Ta, le génie du trait, et Entre source et nuage.

Dans ce Carnet du calligraphe, François Cheng donne sa traduction d’un héritage poétique qu’il connaît par cœur, en lui insufflant une vie nouvelle. Par la magie du pinceau et des couleurs, les calligraphies de Fabienne Verdier participent de ce même élan créateur.

64 pages, 22 x 13 cm, broché, ISBN 978-2-22611-237-8


Ces livres vous ont été présentés dans le cadre du challenge Poésie sur les 5 continents : l’Asie.


Cette chronique de lecture est originellement parue le 17 avril dans Mot à mot…, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Pascale.

Laura présente Œuvre poétique, de Léopold Sédar Senghor

Œuvre poétique, de Léopold Sédar Senghor : Chants d’ombre, Hosties noires, Éthiopiques, Nocturnes, Lettres d’hivernage, Élégies majeures, Poèmes perdus, ainsi que les Dialogues sur la poésie francophone et un ensemble de poèmes divers.
Points/Seuil


Léopold Sédar Senghor : homme d’État et écrivain sénégalais (1906-2001).


4e de couverture : « J’écris d’abord pour mon peuple. Et celui-ci sait qu’une kôra n’est pas une harpe non plus qu’un balafong un piano. Au reste, c’est en touchant les Africains de langue française que nous toucherons mieux les Français et par delà mers et frontières, les autres hommes. »

C’est au lycée Louis-Le-Grand (où il fait une classe préparatoire) qu’il rencontre Georges Pompidou, avec qui il restera toujours ami, mais également Aimé Césaire, autre grand ami au contact duquel vont naître le concept et le mouvement de la « Négritude ». En 1935, il est reçu à l’agrégation de grammaire et devient le premier Africain agrégé.

Fait prisonnier par les Allemands, il fait l’expérience douloureuse des camps de travail entre 1940 et 1942.

Deux événements importants marquent, en 1945 les débuts de sa double carrière de poète et d’homme politique : son premier recueil, Chants d’ombre, est publié au Seuil, et il est élu député du Sénégal à l’Assemblée constituante. En 1955-1956, il devient secrétaire d’État à la présidence du Conseil dans le cabinet d’Edgar Faure et participe activement aux débats sur l’autonomie des colonies. En 1960, le Sénégal accède à l’indépendance et le 5 septembre, Senghor remporte les élections présidentielles : débutent alors vingt ans de pouvoir à la tête de l’État sénégalais, qu’il quitte volontairement avant la fin de son cinquième mandat, en décembre 1980.

Source : http://crdp.ac-paris.fr/parcours/index.php/category/senghor


Femme noire

« Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fait lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée
Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire
À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie. »

(Chants d’ombre)


Une chronique de lecture de Laura, également publiée sur son blog.

Jeff présente Œuvre poétique, de Léopold Sédar Senghor

Œuvre poétique, de Léopold Sédar Senghor
Points/Seuil, ISBN 978-2-02-086092-5
Illustr. Daniel Bohbot

Pour la biographie de l’auteur et ce qui concerne le recueil Éthiopiques, voir la critique parue sur le blog du défi Littératures de l’imaginaire sur les 5 continents.

Le recueil
Le livre contient les œuvres poétiques complètes de ce grand poète noir francophone.

Chants d’ombre (1945) : recueil sur ses années d’étudiants, étudiant noir à Paris, où il mêle les influences auxquelles il a été soumis (ses racines noires, enchanteresses et invocatrices, et la culture française, celle du colonisateur et pourtant si belle et riche), chantant l’art, l’amour, la paix, la femme, et Paris.
« Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie. »
(Femme noire)

Hosties noires (1948) : des chants très sombres sur les années de guerre, durant lesquelles il a été prisonnier de l’armée allemande, et régulièrement soumis à un racisme assassin, duquel transparaît un profond désir de paix et de réconciliation, malgré l’ingratitude de la mère-patrie face aux sacrifiés de l’armée coloniale.
« Saccagé le jardin des fiançailles en un soir de tornade
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancés pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
Un cri de désastre a traversé de part en part le pays frais des vins et des chansons
Comme un glaive de foudre dans son cœur, du Levant au Ponant. »
(Camp 1940)

Éthiopiques (1956)

Nocturnes (1961) : comme le précédent, il y développe des thèmes issus de la culture et de la nature sénégalaise, dans une langue française riche et haute en couleur.
« Ne t’étonne pas mon amie si ma mélodie se fait sombre
Si je délaisse le roseau suave pour le khalam et le tama
Et l’odeur verte des rizières pour le galop grondant des tabalas. »

Lettres d’hivernages (1972) : des poèmes écrits en hommage à sa femme Colette, des lettres écrites lors de voyages dûs à ses fonctions politiques, qui célèbrent l’amour malgré la distance, la mélancolie dans l’attente épistolaire.
« Ton soir mon soir, à la fin de l’après-midi
Ton thé mon rêve, quand la pensée dérive et que délire l’âme. »
« Ta lettre sans quoi la vie ne serait pas vie
Tes lèvres mon sel mon soleil, mon air frais et ma neige. »

Élégies majeures (1979) : de longs poèmes en hommage à des personnes aimées ou admirées, de sa femme à Martin Luther King, de son fils parti trop tôt à Habib Bourguiba, de la reine de Saba à Georges Pompidou.
« De notre automne déclinant il était le printemps ; son sourire était de l’aurore.
Il était vie et raison de vivre de sa mère, lampe veillant dans la nuit et dans la vie. »
(Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor)

Poèmes divers, Poèmes perdus et traductions : quelques œuvres de jeunesse, traductions et autres parutions éparpillées dans le temps.

Dialogue sur la poésie francophone : un échange épistolaire avec trois poètes français, dans lequel Senghor développe le concept de révolution nègre dans l’art français.

Mon avis
La poésie de Senghor est, comme il le dit lui-même, un chant africain en français. Avant tout rythme, chant incantatoire scandé par la magie du verbe, il s’exprime cependant dans une langue technique et imagée, le français. (« Le français, ce sont les orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tam-tam et même canon. » Comme les lamantins vont boire à la source, Éthiopiques). Exploitant le thème symboliste et surréaliste de l’association libre (mais ici régulièrement effectuée entre des termes techniques et pointus).
« Ah ! je n’ai oublié Princesse ! que d’avoir consulté mon cœur perce-murailles.
Ton rempart si mobile ne saurait résister à l’asssaut subulé de mon coeur de dyâli. »
(Nocturnes)
Personnellement j’ai adoré particulièrement les recueils Chants d’ombre, Éthiopiques et Nocturnes, qui à mon sens, expriment le mieux le métissage culturel prôné et défendu par Senghor. C’est une poésie, haute et belle, emphatique, et pourtant toujours dans l’intime de Senghor, il n’oublie jamais ni ses racines ni son propre passé ; sa famille et ses amis sont des piliers qui hantent chaque page et sont prétextes à émotion, émotion de suite exprimée.

Extrait de Masque nègre, à Pablo Picasso
« Elle dort et repose sur la candeur du sable.
Koumba tam dort. Une palme verte voile la fièvre des cheveux, cuivre le front courbe
Les paupières closes, coupe double et sources scellées.
Ce fin croissant, cette lèvre plus noire et lourde à peine
– où le sourire de la femme complice ?
Les patènes des joues, le dessin du menton chantent l’accord muet.
Visage de masque fermé à l’éphémère, sans yeux sans matière
Tête de bronze parfaite et sa patine de temps
Que ne souillent fards ni rougeur ni rides, ni traces de larmes ni de baisers
Ô visage tel que Dieu t’a créé avant la mémoire même des âges.
Visage de l’aube du monde, ne t’ouvre pas comme un col tendre pour émouvoir ma chair.
Je t’adore, ô Beauté, de mon œil monocorde ! »


[Une note de lecture de Jeff].