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Pascale présente Entre source et nuage, de François Cheng

Entre source et nuage, de François Cheng

Vous trouverez plusieurs éditions de ce livre, la plus récente dont descriptif ci-après et plus bas rééditée en format poche, celle que je possède.

Albin Michel, nouvelle édition, février 2002, Collection Spiritualités vivantes, broché, 248 pages, ISBN 978-2-22613-160-7

L’édition plus ancienne celle que je possède : 1990, première édition, réédition en poche 2002.


Rentrons en matière avec un poème de cet auteur qui je le rappelle n’est pas lui-même auteur des textes contenus dans ce recueil mais simplement le maître d’œuvre et je vous convie à lire la quatrième de couverture pour connaître un aperçu du contenu.

L’infini n’est autre

Que le va-et-vient

Entre ce qui s’offre

Et ce qui se cherche.

Va-et-vient sans fin

Entre arbre et oiseau,

Entre source et nuage.

(François Cheng)


Quatrième de couverture

Entre source et nuage n’est pas une simple anthologie, mais la transcription d’un héritage poétique et spirituel auquel François Cheng donne ici une vie renouvelée, avec toute la ferveur née de son expérience intérieure de poète naviguant entre deux langues et deux cultures.

Ce recueil se compose principalement de poèmes de la dynastie des Tang (618-907) et de celle des Sung (960-1279), qui font partie de l’âge d’or de la poésie classique chinoise. Li Po, taoïste, chante la communion totale avec la nature et les êtres ; Tu Fu, confucéen, exprime le destin douloureux de l’homme, mais aussi sa grandeur ; Wang Wei, l’adepte du bouddhisme Ch’an, fixe ses méditations dans des vers d’une parfaite simplicité. À côté de ces géants, d’autres voix dans la Chine contemporaine participent de la même aventure. Malgré une histoire sauvent tragique, les poètes de la Chine d’hier et d’aujourd’hui ont su porter témoignage d’une spiritualité toujours vivante.


L’auteur vu par l’éditeur

François Cheng est né en 1929 dans la province de Shandong, non loin du Yang Tsé et des brumes du Mont Lu. Il vit en France depuis 1949.

Universitaire, poète, calligraphe, traducteur en chinois de Baudelaire, Rimbaud, René Char, des surréalistes etc., auteur d’essais remarquables sur la poésie et l’art de la Chine, il a reçu en 1998 le prix Fémina pour son premier roman Le dit de Tianyi publié par Albin Michel et le prix André Malraux du livre d’art pour Shitao : la saveur du monde (Phébus).

Son œuvre a été couronnée par le Grand prix de la Francophonie de l’Académie française. Il est le premier asiatique à être élu académicien.


Présentation du livre

Si on aborde la poésie chinoise, ce recueil est une parfaite entrée en matière, puisqu’il couvre une belle dynastie de 618 à 1279 appelée l’âge d’or de la poésie classique chinoise.

L’avant-propos, vous offrira le ton de cette poésie chinoise sans doute mal connue à tort car elle est chargée de sagesse, de spiritualité et de simplicité donnant cette pureté et légèreté à la lecture, toutefois, on peut croiser quelques blessures évidentes laissées comme des stigmates d’un peuple qui a traversé des turbulences.

Trois grands courants nourris de la spiritualité : le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme, trois pensées à la fois opposées et complémentaires qui donneront toute cette richesse de la pensée chinoise. Ce vaste pays qui est la Chine donne aussi une certaine dimension à cette poésie, selon l’origine des poètes, les écrits seront plus ou moins marqués par cette géographie multiple et ces pensées variées : exemple repris dans l’avant-propos : « au centre-sud de la Chine, poésie fortement marquée par cette région à la végétation luxuriante et aux paysages par endroits féeriques et fantastiques […] les chants de Ch’u sont avant tout une recherche de la  communion avec les éléments de la nature… ».


Pour ne pas allonger ce billet, je note les 3 géants de la poésie chinoise :

1. Li Po, de tendance taoïste

2. Tu Fu, essentiellement confucéen

3. Wang Wei, bouddhiste Ch’an


Bien sûr il serait dommage de se limiter à ces 3 auteurs, tant la richesse et la diversité de la poésie chinoise est vaste, quelques noms parmi tant d’autres dont regorgent ce livre :

1. Meng Hao-jan et Chiao Tao aux vers dépouillés révélent leur désir d’évasion et de communion spontanée

2. Po Chü-i dénonçant l’injustice sociale et décrivant la souffrance

3. Ch’ien Chi avec ses chants rythmés proches de l’incantation

4. Li Ho hanté par la vision de l’au-delà dévoile avec un accent pathétique, la tragique beauté de la vie terrestre

5. Li Shang-yin chantre ardent de la passion de l’amour

6. Tu Mu et Wen T’ing-yun expriment toute la nostalgie d’un bonheur vécu ou rêvé, désormais inaccessible

7. Li Ch’ing-chao (poétesse) honore la poésie chinoise par son chant frémissant de sensibilité, tout de nuances subtiles et de musicalité


J’ai choisi de vous présenter parmi tous ces poètes cette dame, Li Ch’ing-chao née en 1084? sans certitude et décédée après 1141.

Son nom ‘Pure-clarté’ à l’image de sa personne, un être à la pensée élevée, à la sensibilité frémissante, d’une vaste culture, faisant montre dans les épreuves de courage tenace et d’héroïque aspiration.

Sa vie est intimement mêlée aux événement de son époque : mariage heureux durant l’ère prospère de l’empereur Hui-tsung, où l’art des Sung atteint son apogée ; exode dramatique lors de l’invasion des tribus barbares des Chin ; mort de son mari dans la tourmente ; vieillesse passée dans la région du Lac de l’Ouest après l’effondrement des Sung du Nord.

Épousant de près les différentes étapes de sa vie, sa poésie, cristallisation de ses expériences intimes, montre des qualités propres à un grand poète : finesse et vivacité des sentiments permettant de saisir les dons des instants  à travers des détails concrets ; sens aigu de la valeur imaginaire et musicale des mots ; vision de vie très personnelle intensément éprouvée et patiemment intériorisée, etc.

Voici un poème : Sur l’air de « I-chien-mei »

Le parfum des lotus rouges faiblit

déjà la natte sent la fraîcheur d’automne

Ma robe de soie légèrement dégrafée

je monte sur la barque d’orchidée

De quel nuage attendre un message,

au passage d’oies sauvages

seule la lune inonde le pavillon d’Ouest

Les fleurs s’éparpillent

au gré du vent au gré de l’eau

une même pensée partagée

deux tristesses séparées

et cet ennui

À peine chassé des sourcils

le revoici à la pointe du cœur.


Poussons notre découverte de la poésie chinoise

Pour allier poésie et calligraphie, deux arts qui se communient en osmose, je vous invite à découvrir ce livre dont les textes ne sont autres que ceux présentés ci-dessus, d’ailleurs dans l’avant-propos du précédent livre, j’avais relevé ceci : « Au point que la poésie, en liaison avec la calligraphie et la peinture – appelées en Chine la Triple-Excellence – devient l’expression la plus haute de la spiritualité Chinoise. ».

Résumé

Des poèmes tirés de « Entre source et nuage » de François Cheng. Les poètes de la dynastie des Tang (618-907) ont su continuer, en la magnifiant, une culture littéraire millénaire. Au point que la poésie, en liaison avec la calligraphie et la peinture – appelées en Chine, la Triple Excellence – est devenue l’expression de la plus haute spiritualité.

Quatrième de couverture

« Les poèmes proposés dans ce Carnet du calligraphe illustrent une tradition qui correspond à l’âge d’or de la poésie classique chinoise. Les poètes de la dynastie des Tang ont su continuer, en la magnifiant, une culture littéraire dont l’origine remonte à presque mille ans avant notre ère. »

François Cheng

Spécialiste de l’art et de la poésie de son pays d’origine, la Chine, François Cheng a publié de nombreux ouvrages, dont Le dit de Tianyi, prix Fémina 1998 ; L’écriture poétique chinoise ; Shi Tao, la saveur du monde, prix André Malraux 1998 ; Chu Ta, le génie du trait, et Entre source et nuage.

Dans ce Carnet du calligraphe, François Cheng donne sa traduction d’un héritage poétique qu’il connaît par cœur, en lui insufflant une vie nouvelle. Par la magie du pinceau et des couleurs, les calligraphies de Fabienne Verdier participent de ce même élan créateur.

64 pages, 22 x 13 cm, broché, ISBN 978-2-22611-237-8


Ces livres vous ont été présentés dans le cadre du challenge Poésie sur les 5 continents : l’Asie.


Cette chronique de lecture est originellement parue le 17 avril dans Mot à mot…, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Pascale.

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Laura présente Anthologie de Haïkus de poétesses japonaises

Anthologie de Haïkus de poétesses japonaises découverte à l’occasion du Printemps des poètes 2010.


Au Japon, pays profondément patriarcal, les femmes ont longtemps été écartées des activités artistiques et littéraires. Toutefois, fort heureusement, on peut relever quelques exceptions notoires : certaines dames de cour ou certaines nonnes.

Ainsi, parmi d’autres :

Sei Shônagon (XIe siècle), cette dame d’honneur qui inventa la poésie du « fragment » en composant ses admirables Notes de chevet ;

Seifu-jo (1732–1814), cette nonne bouddhiste qui écrivit dans la veine de Bashô en l’enrichissant de sa sensibilité personnelle ;

ou encore Kikusha-ni (1753–1826), cette fille de samouraï, devenue veuve à 28 ans, qui était à la fois peintre, musicienne (elle jouait du koto, cette cithare à 13 cordes) et poète.

Il faut garder à l’esprit que, par le passé, les Japonaises n’avaient pas le droit d’accéder à l’écriture chinoise (savante) ; leur était réservée une écriture spécifique, dite « écriture de femmes » (onna-de : « main féminine ») qui – belle revanche – sera à la source d’une littérature raffinée et à l’origine des signes (hiragana) employés aujourd’hui par tous les Japonais.

Parmi les poètes de haïku au Japon, l’histoire littéraire – ou plutôt une certaine historiographie réalisée par des hommes – retient peu de noms de femmes.

Cependant, à l’orée du XXe siècle, trois grandes figures féminines (ce ne sont pas les seules) se distinguent : Shizuno-jo, Hisa-jo et Tei-jo (cette finale des noms en « -jo » indique que ce sont des « demoiselles »).

Ces femmes poètes gravitent autour de la revue Hototogisu (Le Coucou), fondée par Shiki et dirigée par Kyoshi ; leur génie est aussi d’avoir réussi à émerger et à s’imposer.


Takeshita Shizuno-jo (1887-1951) ou Shizuno-jo, cette institutrice osa composer un haïku d’été sur l’épuisement et l’agacement d’une mère face à son enfant en pleurs :

Par cette nuit brève / l’enfant au sein et qui braille / si je le jetais ? *

Cet accent de franchise a choqué la société conventionnelle qui, on s’en doute, ne l’apprécia guère.


Sugita Hisa-jo (1890-1946) ou Hisa-jo dont le caractère passionné lui valut d’être exclue de la revue Le Coucou. Elle finira par s’enfermer dans un quasi-silence. Pourtant, c’est elle qui a écrit ce bel haïku à la note élégante et érotique :

Fraîcheur de la chaise / la lune perce ma robe / je ne bouge plus.


Nakamura Tei-jo (1900- 1988) ou Tei-jo qui parvient à capter cette scène sensible et à l’exact opposé de celle citée au début :

L’enfant fait pitié / au cœur de la nuit si froide / j’approche la couette.

On évitera de considérer ce dernier poème comme un « haïku de cuisine » (daïdokoro haïku), ce genre de haïku centré sur les travaux ménagers, les occupations domestiques ; bien au contraire, on y percevra une inflexion toute féminine.


Dans sa « Lettre du Voyant », Rimbaud avait audacieusement annoncé : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées diffèreront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. »

Le servage de la femme est-il fini ? Pas si sûr. Chez nous, par exemple, sur le plan du langage, pourquoi faut-il que, selon le dictionnaire, le mot « poétesse » soit considéré comme péjoratif, alors que « les langues sont des femmes », comme l’écrit superbement le fin linguiste Claude Hagège ?

Par bonheur, certains haïkistes de sexe masculin ont su prendre-comprendre l’inconnu des femmes et célébrer en 17 syllabes l’accord homme-femme à travers la chair sensible du monde. Parmi eux, Shiki, auteur de cette merveille poétique (après l’enfer rimbaldien, voici l’esquisse d’un paradis) :

Le paradis c’est / un lotus de couleur rouge / avec une femme.

Roland Halbert, président de Haïkouest.


* Les haïkus sont donnés dans la traduction de R.H.


Pour le défi Poésie sur les cinq continents de Catherine : https://defis5continents.wordpress.com/2010/03/23/laura-de-laura-vanel-coytte/.


Cette chronique de lecture est originellement parue le 13 avril dans Laura Vanel-Coytte, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Laura.

Lee Rony présente Sous un poirier sauvage, de Ko Un

Sous un poirier sauvage, de Ko Un (고 은)

Traduction : Han Dae-kyun & Gilles Cyr

Circé, novembre 2004, 105 pages, ISBN-13 978-2842421809


« Nuit d’extase

Ce qui coulait jour et nuit

maintenant a cessé

mère ne dort pas

le torrent qui dévalait tout l’automne

où dort son bruit ?

quel froid, quel bonheur !

le bruit de l’eau, soudain, vient de mon cœur

allez, ténèbres, allez illuminer ce cœur »


Solitude

« Je suis parti un jour et j’ai trouvé la paix

Je la retrouverai

Dans la solitude du soleil couchant

Un jour d’hiver

Je resterai dans la musique des jours passés »


Difficile de commenter ces poèmes, les lire, et relire, est plus intéressant, nature et nostalgie se conjuguent, le futur est une promesse qui s’appuie sur le passé et le perpétue sans le singer, ainsi Ko Un forge-t-il un pont entre hier et demain et puise-t-il dans son expérience une force sereine mais convaincue. Vous comprendrez ce que je veux dire en vous plongeant dans ce recueil que j’ai lu dans le cadre du défi : Poésie sur les 5 continents !

Né le 01 août 1933 à Gunsan (Corée du Sud), devenu moine bouddhiste en 1952, il est patronné par Cho Ji-hun pour faire paraître un poème dans la revue Poésie moderne. En 1962 il quitte la communauté bouddhiste et se consacre à la poésie avec autant de foi qu’il s’était voué au bouddhisme. Emprisonné plusieurs fois après un début de démocratisation de son pays, en 1988, il milite pour la réunification de la péninsule coréenne et visite la Corée du Nord. Le monde séculier lui est pénible longtemps, il tentera par deux fois de mettre fin à ses jours avant de trouver sa place dans le monde.

Ayant reçu de nombreux prix dans son pays il ne lui manque que le Nobel, avec un peu d’avance je veux bien parier qu’il le recevra !

Dépassant le bouddhisme il étudie la pensée chrétienne et l’hellénisme cherchant des similitudes plus qu’une synthèse.


L’ombre de l’arbre est vivante

néant, plus je lis, plus je sens ta présence

le péril où je suis, personne n’a connu

je tourne une page

tu prolifères dans la page suivante !

l’ombre de l’arbre est vivante

faisons hara-kiri, faisons hara-kiri

l’ombre de l’arbre est vivante

faisons hara-kiri, hara-kiri


Après 1985 il tourne son attention vers l’individu et écrit entre 1986 et 2003 « Dix mille vies » (20 volumes) et entre 1987 et 1994 « Mont Baekdoo » (7 volumes). Son œuvre, à ce jour, compte environ 135 volumes.


Également disponibles :

(Traduction : No Mi-Sug & Alain Genetiot)



Cette chronique de lecture est originellement parue le 10 avril dans Lire au nid, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Lee Rony.

Pascale présente Dharma poèmes, de Park Je-Chun

Dharma poèmes, de Park Je-Chun

Sombres Rets, collection Oriflammes, 80 pages, ISBN 978-2-918265-02-3

Format spécial : 12,5 x 21 cm, 54 poèmes, une vingtaine d’illustrations en noir et blanc de Park Jino

Un livre reçu grâce au partenariat de Blog-o-Book et les éditions Sombres Rets que je remercie pour cette belle découverte poétique.


Quatrième de couverture

La poésie coréenne est mal connue en France. La Corée est pourtant le pays des poètes depuis plusieurs siècles. Aujourd’hui encore, les jeunes Coréens sont des lecteurs qui vénèrent la poésie, et les poètes sont considérés comme des hommes doués d’une sagesse de la vie que nul ne peut leur contester. La tradition, la langue et la culture coréenne étaient déjà porteuses du virus poétique… La société moderne, sa technologie, n’ont pas effacé la tradition poétique, elle l’ont à peine transformée.

Nous présentons, dans ce livre, pour la première fois en français des poèmes du célèbre Park Je-chun, figure centrale du courant actuel de la poésie spiritualiste d’inspiration bouddhiste. Une introduction à ces poèmes présente l’histoire de la poésie coréenne et son rôle dans la société.

Une vingtaine de calligraphies signées Park Jino, artiste et fils du poète, illustrent cet ouvrage.


Mon avis

Je suis une fervente de poésie, j’ai tout particulièrement apprécié de découvrir cette poésie coréenne, comme le précise le résumé ci-dessus, elle est bien mal connue en France. C’est vrai pour moi alors que je connais la poésie chinoise par exemple. Faut-il penser tout simplement  que les traductions françaises n’ont pas eu lieu ? La traduction peut s’avérer très délicate d’autant plus délicate pour de la poésie où les mots font appel tant à la sonorité qu’aux images, d’où souvent une déception « poétique » à lire des traductions car on ne retrouve pas toute la profondeur, tout le charme originel du texte…

Je sais combien la poésie est souvent mal comprise, mal abordée, dénigrée pour ne pas dire, ignorée… Ce monde semble réserver aux âmes sensibles, aux esprits ouverts qui accueillent ces mots si joueurs, avec liberté et les laissent s’exprimer sans vouloir les interpréter…

Voilà comment il faut aussi lire ce livre de poésie, sans tenter de comprendre, mais entendre une voix venue d’ailleurs et simplement se laisser porter par la sensibilité de l’auteur.

Le livre par lui-même est très beau, j’aime beaucoup la couverture très colorée, et toutes les illustrations à l’intérieur. Assurément un joli livre qui nous invite à le parcourir avec beaucoup de plaisir.

L’introduction est forte intéressante, elle nous retrace l’histoire de la poésie coréenne : sur les cendres des poèmes passés, j’ai tout à fait apprécier cette ouverture comme levée de rideau, car je dois dire je ne savais pas du tout où je m’aventurais…

Puis nous avons une présentation de l’auteur, là encore, c’est appréciable d’aborder sa connaissance avant ses mots afin de situer un peu son courant poétique par rapport aux différents courants poétiques coréens définis au préalable.

Pour finir, une présentation de l’illustrateur.

Et commence le voyage par un premier texte : Écrits sur le mur.

D’emblée on ressent une certaine interrogation du poète face à ce monde, une certaine douleur et  révolte, pour rejoindre le rêve, évocation de la nature, lumière, mer, et tant de belles images poétiques comme : Aujourd’hui j’ai mangé à satiété la clarté de la feuille de mots comme des sons d’oiseaux. Et les paroles de l’eau, ni visibles ni audibles.

C’est très beau, subtil, sensoriel, émouvant, frais et parfois sombre, pourtant une grande clarté se dégage de ce recueil comme un apaisement dans le soupir du vers, l’auteur nous murmure en filigrane une grande sagesse à cueillir sous les mots.

Une belle découverte, une poésie différente, qui peut parfois sembler étrange par les répétitions d’un mot dans un même texte, juste ce tout petit point qui m’a déplu dans la lecture, si peu car cela concerne peu de textes.

Les illustrations sont aussi de grande qualité animant les poésies.


Extrait

J’ai beaucoup aimé ce texte parmi tant d’autres.

Premier vers

Je pense que la poésie ne se forme pas

Sur le bout des doigts

Les centaines d’étoiles que nous expédions

Vers le ciel chaque nuit

Retombent sans fin sur la terre,

Comme des flocons de neige

Durant les nuits enneigées.

Les milliers de lunes gravées dans chaque rivière,

Se cachent souvent au fond de l’eau

Lorsque souffle le vent.

Même le bruissement du vent aux oreilles tendues

Est trop faible pour briser le cœur d’un homme ;

Il retourne vers les champs de roseaux

Après cinq ou six minutes, s’enlace en lui-même

Et se lamente. C’est à voir cela, je pense,

Que la poésie sert.


L’auteur

Park Je-chun est l’un des chefs de file du courant spiritualiste proche du bouddhisme Son (Zen). Il a reçu le Modern Literature Prize et a publié de nombreuses anthologies de ses poèmes tels que Les poèmes du Chuangtze, La méthode mentale, Les poèmes de Laotze, Ton nom et mon poème et Dans le douzième enfer de l’Étoile Bleue.

Profondément influencé par le bouddhisme coréen de tendance Son (Zen) et par la mythographie taoïste, il est un savant connaisseur de la littérature classique coréenne et orientale tout autant que de la littérature occidentale.

Ses poèmes se caractérisent par des images puissantes qui émergent peu à peu d’un tourbillon obscur, comme une soudaine intuition, une révélation Zen, à travers le ressassement de mots et de figures d’une simplicité obstinée.

Une grande part de son inspiration, même si elle est puisée à la source de la culture coréenne, demeure au cœur de sa propre personnalité, de ses questionnements qu’on qualifierait en France « d’existentialistes » s’ils n’avaient pas un goût de nihilisme proprement coréen.

***

Pour faire partager cette lecture, je présente ce livre et cet auteur au défi de la Poésie sur les 5 continents, pour l’Asie…


Cette chronique de lecture est originellement parue le 4 mars dans Mot à mot…, blog sur lequel vous pouvez lire d’autres articles de Pascale.

Jeff présente Les quatrains Rubâ’iyât, d’Omar Khayyâm

Les quatrains Rubâ’iyât, d’Omar Khayyâm
Seghers, 1982, collection Miroir du monde, ISBN 2-232-10410-9
Établi et annoté par Pierre Seghers


L’auteur
Omar Khayyâm, ou Al-Khayyâm, est une des plus grandes figures scientifiques et artistiques du Moyen-Âge musulman. Né aux alentours de 1048 dans une famille d’artisans de Nichapûr ; il aurait étudié sous la direction du cheik Mohammad Mansuri et de l’imam Mowaffak, aux côtés de Nizam Al-Mulk (futur grand vizir de Perse) et de Hassan Sabbah (fondateur de la secte des Hashishins). En 1070 il publie un traité d’algèbre où il systématise la résolution d’équations cubiques tant d’un point de vue géométrique que numérique, ce qui le fait considérer comme le fondateur de la géométrie algébrique. Après d’autres traités sur la géométrie euclidienne, il est nommé directeur de l’observatoire d’Ispahan, réformant à la demande du sultan le calendrier persan, qui devient ainsi plus exact que le calendrier grégorien. Il retourne à une date indéterminée dans son village natal, abandonnant la recherche scientifique. Disciple d’Avicennes, il cultive une forme d’hédonisme, luttant contre l’intolérance des mollahs, se rapprochant parfois de la mystique Soufi. Il meurt en 1131 à plus de 80 ans.


L’œuvre
Ses poèmes, les Rubaiyat, sans doute composés lors de soirées arrosées avec des amis fidèles, se sont perpétués après sa mort dans la tradition orale dans la région de l’actuel Iran, symbole de l’identité perse résistant à l’hégémonie arabe. Ils ne seront découverts en Europe qu’au XIXe siècle dans une traduction anglaise d’Edward Fitzgerald en 1859, base de la version française de J-P Nicolas, encensée par Baudelaire et Théophile Gautier. Suite à des controverses sur la versification ou l’interprétation des quatrains (Nicolas défendait la thèse d’un Khayyâm soufiste), Franz Toussaint publie en 1924 une traduction française, en prose poétique, qui reste une référence. Sur le millier de poèmes qui lui sont attribués dans la tradition populaire, seul 50 lui ont été attribués avec certitude et 200 de plus sont encore sujets à débats.
Dans des quatrains originellement versifiés en AABA, Khayyâm chante, non sans humour, la vie, le vin, les femmes, l’amitié, libellant régulièrement contre l’intolérance religieuse ou la quête du savoir, préférant vivre agréablement en attendant la mort, dans l’insouciance et la certitude de la bonté de Dieu. C’est une poésie qui m’a très fortement marqué : j’ai souvent cru entendre la voix de ce sage mathématicien (ce qui n’est pas pour me déplaire, vu que je le suis moi-même), me parlant à travers les siècles sur des thématiques terriblement contemporaines, ce qui ne peut que souligner l’universalisme de sa pensée, si ce n’est la constance de l’esprit humain.
La lutte contre l’hypocrisie, la bigoterie, le fanatisme ; la vanité de la volonté de tout savoir, de tout contrôler, d’être parfait dans les commandements des textes sacrés, eux-mêmes contradictoires ; la recherche du bonheur et du plaisir sain ; la défense de ses droits d’homme à aimer comme il le souhaite, à vivre doucement comme il le veut, à être libre enfin, contre le monde et les idiots… Toutes ces paroles, ces prières à l’esprit humain, sous forme de quatrains magnifiques, tantôt cyniques, tantôt mystiques, dans une langue simple et imagée, laissant peu de place à l’allégorie, ont résonné en moi d’une manière inattendue. À lire absolument : instant de grâce, intemporel et universel, sous l’égide d’un sage.


Extraits
« Je veux boire tant et tant de vin
Que le parfum monte de terre quand, un jour, j’y serai rentré
Et que les buveurs qui viendront pour me saluer, sur ma tombe,
Par l’effet de ce seul parfum, se couchent sur moi, ivres morts. »
« Du vrai croyant à l’incrédule, je te le dis, il n’est qu’un souffle ;
Du dogmatique à l’incertain, il n’est en vérité qu’un souffle ;
Dans cet espace si précieux, entre deux souffles, vis heureux.
La vie s’en va, la mort s’en vient, notre passage n’est qu’un souffle… »

« Dans ce monde inconstant qui nous sert d’asile, j’ai cherché.
J’ai tout poursuivi, tout traqué. À la fin, pour quelle réponse ?
J’ai trouvé plus pâle la Lune devant l’éclat de ton visage,
Et le cyprès se fit difforme auprès de ta taille élancée. »
« Quand le sage s’éveillera auprès d’une beauté de nacre,
Quand la violette aura prêté ses couleurs pour teindre sa robe,
Lorsque la brise du matin fera s’entrouvrir l’églantier,
Qu’il vide jusqu’au fond sa coupe. Puis qu’il la brise sur la pierre. »

« Garde-toi de boire du vin avec un rustre sans tenue :
Tu n’aurais que désagrément. La nuit, il te faudrait subir
Ses désordres, ses éclats de voix, ses folies, et le lendemain
Ses excuses et ses pardons à nouveau te rompraient la tête. »
« J’ai cru connaître l’être autant que le non-être.
J’ai cru percer à jour le haut comme le bas.
Mais je ne connais rien si je ne puis connaître
L’au-delà de l’ivresse en l’au-delà de moi. »


[Une note de lecture de Jeff].